
En 1764, le Gévaudan est ravagé par la terreur : une bête mystérieuse égorge et tue femmes, enfants et vieillards…Le Roi en personne envoie son Grand Louvetier et ses soldats vaincre le monstre….
"Qui croire? Un homme a vu la Bête traverser la rivière à gué sur les deux pattes de derrière : pour lui, ce ne peut être qu'un singe ou un loup-garou. Un autre prétend qu'elle a la gueule presque semblable à celle d'un lion, mais bien plus grande. Il faudrait pouvoir vérifier tous ces dires, mais, pour l'instant, qui a vu de trop près la Bête s'est fait dévorer..." Cette Bête qui a fait connaître le Gévaudan jusqu'en Allemagne et en Hollande n'est pas un mythe : les documents les plus officiels prouvent qu'elle a fait au moins une centaine de victimes, sans compter les blessés. Mais dès le temps où elle sévit, on a imaginé à son propos les histoires les plus étranges ; par la suite, on a voulu faire d'Antoine de Beauterne un imposteur, de Jean Chastel un sorcier, de son fils cadet un meneur de loups. D'autres ont attribué les meurtres à un sadique déguisé en bête…
Nous avons par bonheur sur la Bête une masse d'archives : extraits de registres paroissiaux relatant la mort des victimes ; lettres précises et circonstanciées de l'excellent syndic Lafont, subdélégué ( sorte de Préfet ) pour le Gévaudan, qui rend un compte régulier des meurtres et des résultats des chasses à l'Intendant du Languedoc, M. de Saint-Priest, à Montpellier; réponses de l'Intendant ; correspondances entre les diverses autorités, rapports de Duhamel, des d'Enneval, d'Antoine, chargés successivement de détruire la Bête ; rapports de médecins, chirurgiens, notaires ayant examiné les loups tués.
Des nombreux ouvrages écrits sur la Bête, deux sont essentiels : celui de l'abbé Pierre Pourcher, bourré de documents d'archives, irremplaçable ; celui de l'abbé Xavier Pic, plus récent, utilisant les dernières découvertes et combattant avec énergie les folles hypothèses échafaudées sur le fabuleux animal.
Les ravages de la Bête ont commencé en juin 1764 et se sont poursuivis jusqu 'en juin 1767. Les plus meurtries parmi les paroisses-on ne parlait pas encore de communes-furent celles de l'actuel canton de Saugues, qui appartenait alors au Gévaudan et fut rattaché à la Haute-Loire à la Révolution.
Le fléau, venu du Vivarais et de la région de Langogne, se déplaça vers Châteauneuf et Rieutort de Randon, puis se limita, du moins en Gévaudan, à un cercle d'une trentaine de kilomètres autour du Malzieu
"La première personne qu'elle attaqua, fut une femme près de Langogne ; mais des bœufs qui arrivèrent à temps la secoururent; elle n'eut d'autre mal que ses habits déchirés".
La première victime officiellement recensée est Jeanne Boulet, de Saint-Etienne de Lugdarès, enterrée le 1er juillet 1764, dit le registre de la paroisse, et morte " sans sacrements, ayant été tuée par la bête féroce".
Le premier meurtre circonstancié se déroula le 6 septembre, à Arzenc de Randon. Vers 7 heures du soir, une femme de 36 ans fut surprise dans son jardin : la Bête lui sauta au cou, lui perça la veine, se mit à laper son sang. Des gens accoururent, armés de haches et de fourches, et la mirent en fuite.
Dix jours plus tard, un petit berger de Saint-Flour de Mercoire revenait le soir du pâturage ; la Bête se rua sur lui, le renversa, lui ouvrit le ventre ; ses vaches, qui auraient pu le protéger, marchaient trop en avant : il mourut seul et sans secours, sur le chemin.
Dés le début, quand la Bête opérait encore dans la région de Langogne, le syndic de Mende, Lafont, en accord avec le compte de Moncan, commandant les troupes à Montpellier, lui avait fait donner la chasse par le capitaine aide-major Duhamel et par ses dragons, des Volontaires de Clermont, dont 4 Compagnies étaient en résidence à Langogne et à Pradelles ; Duhamel avait fait armer les paysans des villages et dirigé des battues, fouillant en particulier la forêt de Mercoire.
A Rieutort de Randon, le 28 septembre, une petite bergère de 12 ans ramenait son bétail ; elle était à 50 pas de la maison et sa mère, du seuil de la porte, la regardait venir. Soudain, d'une roche dominant le chemin, elle vit une bête sauter sur elle. Vite elle y courut avec ses deux fils : l'enfant était déjà méconnaissable, déchiquetée, à demi dévorée.
Le 10 octobre, au Bergounhoux, de Fontans, deux frères de 13 et 6 ans et leur sœur de 10 ans ramenaient les bestiaux du pâturage : " la Bête, écrit Lafont à l'Intendant, se lança de derrière un buisson, où elle s'était tenue cachée, sur la fille qui fut renversée. Ses deux frères, qui avaient chacun un bâton au bout duquel ils avaient attaché un couteau, eurent assez de courage ou de tendresse pour leur sœur pour foncer avec ces couteaux sur la Bête qui, dès qu'elle se sentit piquée, prit la fuite. La jeune fille fut blessée d'un coup de dent à la joue et d'un coup de griffe à un bras ".La Bête n'était donc ni invincible ni insensible aux coups : de simples enfants, s'ils n'étaient pas surpris et faisaient front, parvenaient à la mettre en fuite.
Voici, à travers quelques documents de l'époque, comment on imaginait et décrivait la Bête " qui mangeait le monde ".
Selon tous ceux qui l'ont vue, écrit à Séguier de Nîmes un gentilhomme du Gévaudan, M. de la Barthe, à la fin d'octobre 1764, " cette Bête a la tête large, très grosse, allongée comme celle d'un veau et terminée en museau de lévrier ; le poil rougeâtre, rayé de noir sur le dos, le poitrail large et un peu gris, les jambes de devant un peu basses, la queue extraordinairement large et touffue et longue. Elle court en bondissant, les oreilles droites ; sa marche au pas est très lente. Quand elle chasse, elle se couche, ventre à terre et rampe : alors elle ne paraît pas plus grande qu'un gros renard. Quand elle est à la distance qui lui convient, elle s'élance sur sa proie et l'expédition est faite en un clin d'œil…Sa taille est plus haute que celle d'un grand loup. Elle est friande du sang, des tétons et de la tête…revient, lèche la terre s'il y a du sang.
Mais le même Labarthe rectifiait, dans une lettre du 20/02/1765 : " …Personne ne l'a vue…Pas de griffes, puisqu'elle n'en a jamais fait usage : toutes les plaies viennent des dents. La taille a beaucoup baissé…Les jambes sont allongées…En un mot, on ne sait absolument rien !…Eu égard à sa grande timidité, ce n'est qu'un loup carnassier…Nous n'en doutons plus ici ".
Le capitaine Duhamel, dans une lettre à l'Intendant d'Auvergne où s'étale une grande naïveté, disait que la Bête " avait la taille d'un taureau d'un an…les pattes aussi fortes que celles d'un ours, avec six griffes (!) à chacune …le poitrail aussi long que celui d'un léopard ; la queue grosse comme le bras…Ce monstre doit avoir pour père un lion. Reste à savoir quelle est la mère ! ".
Le curé d'Aumont, Trosselier, dans une relation (accompagnée d'un dessin de sa plume) faite par lui, à l'époque même, dit que la Bête " tantôt paraît fort grande et tantôt très petite…Elle se redresse parfois sur ses deux jambes de derrière et " badine " de ses pattes de devant "…Serait-ce un singe ? Mais non : elle n'en a ni le corps ni la piste. Elle a des yeux de loup " étincelants de feu et de rage "…Fort leste, elle passe très vite d'un autre côté pour vous sauter dessus…Un tel l'a vue " grande comme un âne, poitrail large, tête et col gros, le museau comme celui d'un cochon ".
Les dessins que publiaient les journaux de cette bête " farouche et extraordinaire " ou les estampes qu'on vendait n'étaient pas moins fantasmagoriques !.